Un article du Journal of Finance n’est lu que par 10 personnes…

(MàJ 21/3/2016 : voir en fin de billet)

Un collègue m’a récemment fait suivre un “article / opinion / interview” (?) où l’on pouvait lire une affirmation que j’ai inscrite en titre de ce billet…

Je suis alors allé sur le site du Journal of Finance (ou JoF pour les intimes) et je me suis intéressé au 1er article du dernier numéro.

Boarding a Sinking Ship? An Investigation of Job Applications to Distressed Firms, par Jennifer Brown & David A. Matsa, publié dans Journal of Finance, Volume 71, Issue 2, April 2016, Pages 507–550

Abstract (résumé):

We use novel data from a leading online job search platform to examine the impact of corporate distress on firms’ ability to attract job applicants. Survey responses suggest that job seekers accurately perceive firms’ financial condition, as measured by companies’ credit default swap prices and accounting data. Analyzing responses to job postings by major financial firms during the Great Recession, we find that an increase in an employer’s distress results in fewer and lower quality applicants. These effects are particularly evident when the social safety net provides workers with weak protection against unemployment and for positions requiring a college education.

Lien vers article

(Je laisse de côté la discussion du contenu de l’article)

L’historique de l’article (dans le JoF) est le suivant:

Le papier a donc été soumis le 1er août 2013 et a fait son chemin entre les mains (tenaces) des referees pour une issue finale positive (publication). Ce processus a pris quasiment 3 ans. C’est long mais c’est normal de nos jours pour publier en finance dans les meilleures revues. Est ce que plus de 10 personnes ont pu lire cet article durant cette période ?
Si on regarde les remerciements des auteurs sur la première page de l’article on peut lire:
“For helpful comments, we also thank Emek Basker, Bo Becker, Effi Benmelech, Meghan Busse, Jason Faberman, Craig Furfine, Craig Garthwaite, Todd Gormley, Edith Hotchkiss, Hyunseob Kim, Danielle Li, Brian Melzer, Dylan Minor, Hernan Ortiz-Molina, Josh Rauh, Michael Roberts (the Editor), Antoinette Schoar, Aaron Sojourner, Chris Stanton, Amir Sufi, an Associate Editor, and two anonymous referees, awell as seminar participants at the Bank of Portugal, HEC Montreal, MIT, Michigan State University, National University of Singapore, Shanghai University of Finance and Economics, Tsinghua University, University of Alberta, University of British Columbia, University of Georgia, University of Maryland, University of North Carolina, University of…”
Il y a du (beau) monde: 22 personnes nommées (dont les 2 referees anonymes) et une liste de séminaires (12, mais cette liste est incomplète, la note de bas de pages des remerciements est sur 2 pages) où au moins quelques personnes (et généralement plus vu la qualité des institutions citées) étaient présentes pour écouter les auteurs et leurs faire part de leurs remarques, commentaires, suggestions et critiques…
Au final, on a largement dépassé les 10 personnes!
Mais si on va encore plus loin dans le “pipeline” d’un article scientifique en finance publié dans le JoF, il faut remonter dans le temps avant la date de soumission à la revue lorsque le papier circulait comme document de travail (working paper), notamment sur internet.
Il suffit de “googler” le titre du papier (lien des résultats): on retrouve alors des versions antérieures du papier (de 2012 au moins), comme document de travail du NBER (le prestigieux National Bureau of Economic Research) ou tout simplement sur la base de recherche IDEAS/REPEC où l’on peut notamment consulter les statistiques du papier sur cette base (lien).
On constate que durant sa “vie” le papier a touché bien plus que 10 personnes, dans la mesure où in fine, la publication d’un papier n’est que l’étape ultime de sa vie lorsque son contenu, sa qualité, etc… sont validés et certifiés par une revue scientifique de renom. Et il sera lu et cité par la communauté, pas seulement scientifique d’ailleurs, par la suite.
Avant même d’être publié, le papier a déjà 39 citations (lien). Le fait de sortir dans le fameux JoF ne pourra qu’accroître sa notoriété et donc son lectorat et son taux de citations!
Enfin, si l’on regarde le site web d’un des auteurs (lien) on constate qu’il ne s’adresse pas uniquement aux scientifiques avec ses travaux, mais que ces derniers intéressent le public dans son ensemble: voir rubrique “Media Coverage” sur la 1ere page!
La portée scientifique de cet exercice est très limitée puisque j’ai pris le 1er article qui venait du dernier numéro du JoF. Mais rien que sur une seule observation on constate que bien plus de 10 personnes ont lu cet article.
Bref tout ça pour dire que la publication n’est que l’étape ultime d’un papier et que durant toute sa “vie antérieure” il est lu et relu par de nombreuses personnes du monde académique et des affaires. Et cela continu également après la publication (“vie postérieure”?). Sans parler des effets collatéraux d’un papier: d’autres chercheurs seront inspirés et produiront d’autres recherches et articles, le monde des affaires sera également touché et inspiré de manière concrète, etc.
Dire qu’un article du JoF n’est lu que par 10 personnes c’est faire preuve d’une grande méconnaissance de la recherche et de la publication, qui demeurent l’activité première d’un professeur.
On peut juste espérer que ce genre d’affirmation infondée (“publier ses recherches ne sert à rien”) génère l’effet inverse!
Mise à jour du 21 mars 2016 :
L’exercice décrit ci-dessus était basé sur le 1er article venu du dernier numéro du JoF. Si on cherche désormais à pousser le raisonnement plus loin, voyons ce que donnent les meilleurs articles du JoF ! Pour cela il suffit de chercher les “top articles”: lien. Il s’agit des papiers publiés dans le JoF qui sont les plus cités. On constate que le meilleur article sur ce critère est :
Whom you know matters: Venture capital networks and investment performance, par YAEL V. HOCHBERG, ALEXANDER LJUNGQVIST, and YANG LU, Volume 62, Issue 1, February 2007
Pages 251–301
Abstract (résumé)
Many financial markets are characterized by strong relationships and networks, rather than arm’s-length, spot market transactions. We examine the performance consequences of this organizational structure in the context of relationships established when VCs syndicate portfolio company investments. We find that better-networked VC firms experience significantly better fund performance, as measured by the proportion of investments that are successfully exited through an IPO or a sale to another company. Similarly, the portfolio companies of better-networked VCs are significantly more likely to survive to subsequent financing and eventual exit. We also provide initial evidence on the evolution of VC networks.
Le papier a été publié en 2007 et depuis a été cité 254 fois ! Mais ce n’est qu’une partie de l’impact de l’article. Google rapporte 959 citations  au total (lien), sur la base SSRN (Social Sciences Research Network) l’article a été téléchargé 1618 fois (et cité 181 fois) alors que son résumé a été vu 7236 fois (lien), et sur la base EconPapers ses statistiques sont très bonnes également (lien).
Le premier auteur de l’article, ALEXANDER LJUNGQVIST (page web) démontre par ailleurs un impact sur le monde socio-économique non négligeable, comme en témoigne son “Business experience” qu’on peut consulter ici.
Tout cela pour (re)dire que les papiers en finance (et pas seulement du JoF) sont lus par bien plus (et encore plus) que 10 personnes !
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1 thought on “Un article du Journal of Finance n’est lu que par 10 personnes…”

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